
Snobismes
le dandy n’est pas joggueur
vendredi 25 mai 2007, par Anton Moonen
SNOBISMES ! Le rendez vous des snobs du web... de et avec Anton Moonen...
Selon le « Dictionnaire du Snobisme » de Philippe Jullian, paru en 1958, « les sports ne sont snobs que dans la proportion des dépenses qu’ils entraînent ». Ce qui confirme le snob-appeal de l’équitation et du yachting, évoqué dans mes chroniques précédentes. Quant au golf, il faut l‘avouer, il est en voie de devenir, comme le tennis, abominablement populaire. La chasse à courre a encore quelque atmosphère féodale. Mais les équipages se font de plus en plus rares. Chasser l’antilope en Afrique du sud ou quelques grouses en Ecosse (pourvu que vous achetiez votre fusil chez Holland & Holland à Londres et votre garde-robe chez Gastine & Renette, avenue Montaigne) sont encore des loisirs snobs.
Et le jogging ?
Jullian ne le mentionne pas. En effet, en 1958, les yuppies, qui mirent ces déambulations décontractées à la mode dans les années 80, marchaient encore à quatre pattes.
Le verbe to jog signifie secouer, cahoter ou encore « pousser avec la main ou le coude ». Par ailleurs, les dictionnaires anglais prétendent que le but de ce secouement est parfois d’attirer l’attention… On comprend mieux maintenant pourquoi tous ces people joggent ! Quant à a jog, il peut être traduit par un petit trot, un mouvement lent et monotone, sans se presser. Il est vrai qu’un snob, qu’il soit « primaire » ou plutôt « dandy », ne se hâte jamais.
Il existe des snobs obèses, surtout dans le domaine du snobisme culinaire, toutefois le dandy doit être mince. Pas seulement pour des raisons esthétiques, mais aussi pour prouver qu’il est maître de son corps. Cependant, pour le dandy, le sport est tolérable à condition qu’il soit un délassement distingué, donc sans aboutissements chronométrés et compétitions. Il maudit les séances de transpiration en collectivité, les promenades ordinaires de santé ou tout autre passe-temps bourgeois.
Le dandy s’accorde pourtant le droit à la négligence, au laisser-aller de son comportement et celui de sa discipline physique. Jusqu’à prétendre que la consommation quotidienne d’un magnum de Veuve-Clicquot donne bien meilleure mine qu’une heure passée dans un centre d’aérobic ou que les crèmes suggérées par Sarah Jessica Parker ou Penelope Cruz.
La seule dérogation semble venir de lord Byron : il pratiqua la boxe, l’équitation et la natation. Ainsi, il franchit l’Hellespont, puis à Venise, il nagea du Lido jusqu’à l’extrémité du Grand Canal. Il semblait bien moins frileux que Jacques Chirac, dont on attend toujours qu’il traverse les quelques mètres qui séparent les rives de la Seine en crawlant ! Byron est vraiment une exception, car comme le souligne J. Boulenger dans « Sous Louis-Philippe », les dandys ne sont que rarement sportifs, surtout les Français : « Ils font un peu d’escrime, à cause du duel qui est extrêmement poétique. »
Autre condition pour que le sport que vous choisissez soit une occupation snob est que l’on s’exhibe dans des tenues élégantes. Ce qui écarte évidemment le jogging, car la garde-robe du trotteur, tels les bermudas flottants qui donnent un air canaille et touriste, les survêtements aux couleurs fluorescentes, les Nike et les Reebok, les T-shirts imprimés de séries télévisées, les chaussettes de tennis, tout cela n’est pas vraiment fashionable…
D’ailleurs, les dandys Barbey d’Aurevilly, George Brummell ou Stendhal préfèrent s’emprisonner dans des corsets fermes et rigides afin de cacher les rondeurs de l’âge. Certains hommes politiques, et non les moindres, ont été assimilés à des dandys, comme Néron, Chateaubriand, Dzerjinski (fondateur de la Tcheka, ancêtre du K.G.B.) ou Pim Fortuyn. Incluant même Napoléon, puisque souverain nouveau, ne pouvant pas se réclamer d’une tradition familiale ou d’une glorieuse lignée, et imposant ainsi l’autorité d’un individu qui ne doit rien qu’à lui-même. Plus crédible est l’exemple de Benjamin Disraeli, connu pour ses gilets de velours chargés de dentelles et d’or, et réputé pour sa façon de bousculer et de brouiller les rapports sociaux et le jeu des oppositions traditionnelles, et sa manière de jouer sur tous les tableaux.
Nonobstant, le dandy ne cherche pas à manipuler les événements ou à figurer dans les livres d’histoire. Le véritable dandy aspire seulement à ne rien faire et à vivre sans contrainte. Il suit plutôt les conseils de Nietzsche : « Rester toujours masqué ; plus l’homme est de haute lignée, plus il a besoin de l’incognito ».
En résumé : le dandy n’est pas joggueur.

Singulièrement vôtre,
Anton Moonen
Voir en ligne : Snoblissime
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