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Les plaisirs de Paris

La Langue verte

Guide pratique et illustré par Alfred Delvau

samedi 24 mars 2007

Alfred Delvau, Les plaisirs de Paris, Guide pratique et illustré, Éd. Achille Faure, Paris, 1867.


LES PLAISIRS DE PARIS
Guide pratique et illustré par Alfred Delvau

LA LANGUE VERTE [1]

C’est non seulement la langue à la mode, mais c’est encore le seul français que parlent aujourd’hui certains Parisiens, et qu’il faut nécessairement apprendre lorsqu’on veut le comprendre et qu’on tient à être compris d’eux. Dans l’Inde moderne il n’y a plus que les savants et vertueux brahmines qui entendent le sanscrit : le reste de la nation parle tout bonnement le pracrit, - une langue vulgaire, mais intelligible.

Le français est notre sanscrit et l’argot notre pracrit. Les académiciens seuls persistent à écrire dans la première de ces langues, - qui est une langue morte, - tandis que tout le monde à Paris se sert de la seconde, qui est plus en harmonie avec les moeurs modernes. La Langue verte est une langue vivante, grouillante, brutale, impitoyable, féroce, renfermant une ménagerie de tropes audacieux et ricaneurs, une cohue de mots sans racine dans n’importe quelle autre langue, sans aucune étymologie, même lointaine, qui semblent crachés par quelque bouche impure en veine de néologismes, et recueillis par des oreilles badaudes ; mais aussi, quoi qu’on dise et qu’on fasse, pleine d’expressions pittoresques, de métaphores heureuses, d’images justes, et de mots bien bâtis et bien portants.

J’éprouverais quelque embarras à parler de la poudre si je l’avais inventée ; mais, étant venu trop tard pour cela, - ainsi que beaucoup de mes contemporains, du reste, - j’ai eu, il y a quelques années, l’idée d’inventer autre chose, qui fit du tapage dans le monde, et la Langue verte fut !

Maintenant, pourquoi la Langue verte et non la Langue bleue ? Ah ! voilà ! Il en est de certains mots comme de cette plante dont le grammairien Richelet raconte si plaisamment l’histoire : « J’ai, consulté plusieurs grainetiers et plusieurs herboristes fameux, ils m’eut tous dit qu’ils ne savaient ce que c’était que la touselle. Là-dessus j’ai vu le célèbre monsieur de La Fontaine, à qui, après les premiers compliments, j’ai dit : - Vous vous êtes servi du mot de touselle dans vos Contes, et qu’est-ce que touselle ? - Par Apollon ! je n’en sais rien, rien, m’a-t-il répondu, mais je crois que c’est une herbe qui vient en Touraine, car messire François Rabelais, de qui j’ai emprunté ce mot, était, à ce que je pense, tourangeau. Si je connais jamais quelque habile homme de Touraine, je m’instruirai de la touselle, je la décrirai et en dirai les propriétés. » Langue verte ou Langue bleue, c’est la touselle à la mode, et je ne me doutais guère, en l’inventant, qu’elle le deviendrait si vite. Il est bien entendu que les éléments de cette langue bizarre, si universellement adoptée aujourd’hui, existaient déjà quelque part, comme existaient, avant l’invention de Berthold Schwarz, le charbon, le soufre et le salpêtre qui constituent les éléments de la poudre à canon. En me promenant en tous lieux - bons et mauvais, - j’avais écouté comme nous écoutons tous, nous autres, qui avons toutes les curiosités, et, tout en écoutant, je retenais, comme nous retenons toutes les choses pittoresques ; avec ce qu’on retient ainsi chaque jour on peut faire, au bout de l’année, deux on trois volumes plus ou moins intéressants : j’ai eu la modération de n’en faire qu’un seul, très-gros à la vérité, que j’ai intitulé Dictionnaire de la Langue verte, afin de lui donner un nom quelconque.

Ce Dictionnaire est malheureusement indispensable aux provinciaux et aux étrangers qui viennent à Paris pour y parachever leurs études - attrayantes. Je ne le recommande pas, je constate seulement son indispensabilité, - en rougissant toutefois comme parrain, comme écrivain et comme Français. Les paroles volent et les dictionnaires restent : peut-être que si je n’avais pas prêté ainsi un corps aux aberrations d’imagination et aux extravagances d’esprit de certaines classes de la société parisienne, il n’en serait rien resté d’ici à quelques années, tandis que désormais...

Ah ! le bon scrupule qu’a La Châtre ! L’argot avait bien besoin de moi, vraiment, aujourd’hui qu’il a tout envahi et tout submergé de son limon, depuis l’atelier de l’ouvrier jusqu’au boudoir de la drôlesse, depuis la rue jusqu’au théâtre, depuis le divan jusqu’à l’école ! Elle peut bien se passer de Dictionnaire, cette langue étrange que l’enfant sait parler aussi couramment que le vieillard.

Il faut donc, monsieur et cher étranger, l’apprendre au plus vite, si vous ne voulez pas vous heurter à chaque pas à des obscurités déplorables et à des confusions désastreuses. C’est le flambeau qu’il vous faut avoir pour vous guider à travers les méandres des catacombes parisiennes.

L’EMPLOI DE LA JOURNÉE

Ce ne sont pas les occupations aimables qui manquent, à Paris, ce sont les heures nécessaires pour les effleurer seulement toutes. Puisqu’ailleurs, dans les pays où l’on s’ennuie, les journées, sont si longues, l’Horloger céleste devrait bien alors les raccourcir d’une bonne moitié qu’il mettrait, en guise de rallonge, au cadran parisien ; les habitante des pays où l’on s’ennuie en seraient contents, et les habitants de la seule ville où l’on s’amuse n’en seraient pas fâchés.

Pour remplir les vingt-quatre heures de la journée, à Paris, on a - sans compter le sommeil, ou son substitut :

Les plaisirs sérieux, - c’est-à-dire, les musées, les bibliothèques, les visites aux monuments curieux, et aux établissements intéressants, les séances à l’Académie ou du Corps législatif, les conférences, les théâtres où l’on joue la tragédie ou la comédie en vers, les cours de langues orientales, etc., etc. Ces plaisirs-là en valent bien d’autres, assurément, en ce qu’ils sont honnêtes, hygiéniques et calmes, mais je crois qu’on leur préférera toujours les autres plaisirs, qui sont : les bals, les restaurants, les cafés, les concerts, les courses, le canotage, les petits théâtres, les petits soupers, les petites voitures, les petites dames, les petits journaux, - toutes sortes de petites choses à propos desquelles les prédicateurs et les moralistes vertueux de les tous temps se sont évertués et enroués à crier, et qui sont purement et simplement les roses dont les gens qui entendent bien la vie doivent faire leur matelas.

C’est sur ce matelas que je vais m’étendre plus complaisamment que je ne l’ai fait à propos du matelas de crin, qui s’appelle les plaisirs sérieux, - pour lesquels je vous renvoie de nouveau aux Guides Conty.

à suivre : PROMENADES

P.-S.

Texte établi par LUXE-PUBLISHING.COM à partir de l’ouvrage de Alfred Delvau, Les plaisirs de Paris, Guide pratique et illustré, Achille Faure, Libraire-Éditeur, Paris, 1867.

Notes

[1] V. Dictionnaire de la langue verte, 2° édition, un gros volume de plus de 500 pages sur colonnes. E. Dentu, éditeur, Palais-Royal, galerie d’Orléans.


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