Luxe-Publishing - Decadent, Chic & Cool

Accueil du site > Littérature > Les plaisirs de Paris > Arrivée à Paris : Du choix d’un tailleur

Littérature

Arrivée à Paris : Du choix d’un tailleur

Les plaisirs de Paris, Guide pratique et illustré par Alfred Delvau

lundi 19 mars 2007

Alfred Delvau, Les plaisirs de Paris, Guide pratique et illustré, Éd. Achille Faure, Paris, 1867.


LES PLAISIRS DE PARIS
Guide pratique et illustré par Alfred Delvau

À M. de Conty,
Auteur des guides pratiques.

Monsieur,

Vous voulez bien me demander un volume qui serait intitulé LES PLAISIRS DE PARIS et contiendrait l’indication complète et raisonnée de toutes les choses folâtres qui constituent la great attraction de la capitale de l’univers.

C’est me demander l’impossible : je vais le tenter. Tant pis pour vous et pour moi !

ALFRED DELVAU. Janvier 1867.

LES PLAISIRS

Qu’est-ce que le plaisir ? Le plaisir ne se définit pas plus que l’amour, pas plus que le vin, pas plus que la musique ; cela se sent, cela se boit, cela se ressent : on s’en grise, comme les abeilles se grisent de rosée et les papillons de parfums. M. de la Palisse dirait : « Le plaisir est l’art de s’amuser » ; et M. Prudhomme ajouterait : « Sans ruiner son estomac, son coeur et sa bourse. »

Si le plaisir est d’une nature si complexe et d’une définition si ardue, que doivent être alors les Plaisirs de Paris ! Livre charmant, livre adorable, mais livre impossible, ou tout au moins difficile ! On peut tout dire de Paris, excepté que c’est une ville ennuyeuse. C’est, au contraire, la ville du plaisir et des plaisirs par excellence ; nulle part ailleurs on ne s’y amuse autant et d’autant de façons, et quiconque n’y trouve pas de distractions est un homme qui ne sait pas chercher.

Au seuil de Paris flamboie, en lettres magiques hautes d’un mètre, l’enseigne qu’a placée Rabelais au fronton de son immortel monument : VIVEZ JOYEUX ! Pour la lire avec fruit, il suffit d’avoir des lunettes d’or - ou seulement d’argent. Avec ces lunettes-là on voit tout, on déchiffre tout, on devine tout, - même les choses les plus mystérieuses, même les énigmes les plus cachées. Et Paris en regorge, de ces aimables devinettes, - à ce point de fatiguer les plus infatigables des OEdipes et de rassasier le plus insatiable des gourmands. Ah ! l’adorable - et délicate - histoire que celle des plaisirs parisiens ! Ah ! l’enivrante et perfide litanie des écueils de velours sur lesquels viennent échouer les plus sages comme les plus fous, les plus froids comme les plus extravagants, les plus vertueux comme les plus téméraires !

Dès le premier pas fait hors du débarcadère sur l’asphalte des boulevards, on entend la voix charmeresse des Fées parisiennes chanter : Voilà l’plaisir, messieurs ! voilà l’plaisir ! Et cette voix il faut bien l’entendre, - à moins d’avoir du coton dans les oreilles ; elle s’insinue doucement jusqu’au coeur, qu’elle chatouille et remue en ses plus intimes profondeurs.

Allons pas de fausse honte ni de rougeur ridicule, et suivez-moi pour visiter dans ses détails les plus intimes, les plus secrets même, le Labyrinthe parisien, ou rôdent tant de Minotaures â face de sirène et à croupe de chimère. Soit ! Ariane - à barbe - je serai. Tant pis pour ceux qui s’égareront à ma suite et se feront dévorer en ma compagnie. Je ne réponds ni des avaries, - ni de la casse !

ALFRED DELVAU.

I
L’INDISPENSABLE

ARRIVÉE À PARIS

« On ne donne rien si libéralement que des conseils. » C’est en effet la seule libéralité que j’aie le droit de me permettre envers vous, monsieur et cher étranger - ou provincial : je vais vous donner quelques conseils préliminaires.

Vous êtes enfin arrivé dans le Chanaan de vos rêves ; vous avez enfin mis le pied dans la Terre promise à tous vos appétits d’homme ennuyé qui veut se distraire, à tous vos caprices d’écolier échappé qui veut s’amuser, à toutes vos fantaisies d’esclave conjugal qui veut s’émanciper ; vous êtes à Paris !

Je n’ai pas à vous guider dans le choix d’un hôtel. Un cicérone obligeant et compétent, M. de Conty, - auquel je vous renverrai souvent dans les cas graves, - s’est chargé de ce soin délicat : consultez ses deux petits volumes spéciaux et excellemment pratiques, Paris en poche et Paris populaire, vous y trouverez tous les renseignements dont vous pouvez avoir besoin, au point de vue des indications et des dépenses.

Je vous suppose installé à votre guise et servi à vos souhaits, et je viens causer avec vous, familièrement, comme l’on cause entre voyageurs, de l’existence nouvelle que vous êtes décidé à mener pendant une semaine ou pendant un mois.

Un courtisan, pour vous plaire - et vous tromper, vous dirait : « Allez maintenant ! vous êtes habillé et armé comme on doit l’être, à la dernière mode et du meilleur esprit. » Moi, qui suis trop Parisien pour croire à la possibilité de la décentralisation, surtout d’une certaine décentralisation, j’ai la hardiesse de vous arrêter sur le seuil même de votre hôtel et de vous dire : « Un instant ! Déprovincialisez-vous avant de vous emparisienner !... » Car on peut avoir toutes les vertus, toutes les qualités du coeur et de l’esprit, et ne posséder aucune de celles qui sont le plus appréciées ici et qui y sont indispensables comme l’huile aux meilleurs ressorts. Il fallait être le prince de Ligne, ou Brummel, pour rapporter de Vienne, ou de Londres, à Paris la suprême élégance que tant de gens y viennent ordinairement chercher, parce que c’est dans cette serre-chaude seule que pousse, se développe et s’épanouit cette plante qui ne s’acclimate nulle part ailleurs, - même là où elle est arrosée de plus de jus de dollars et de guinées. S’il faut hurler avec les loups, il faut bien plus encore cabrioler avec les singes, - et nous sommes un peuple essentiellement simiesque : transformez-vous donc des pieds à la tête, en dehors et en dedans, revêtez la peau obligatoire et apprenez la langue à la mode, - quitte, à votre départ, à jeter l’une et l’autre à la borne. À cette condition - mais seulement à cette condition - vous pourrez circuler tranquillement dans les rues et dans les salons de Paris, sans passer pour une curiosité.

DU CHOIX D’UN TAILLEUR

Quoiqu’on se paye volontiers d’apparences, à Paris, et que les myopes ne fassent pas grande différence entre un homme bien mis et un homme vraiment élégant, le mieux est encore de se faire habiller par le tailleur en réputation, - celui qui a l’honneur de fournir les petits messieurs de la petite noblesse, les gentilshommes du club et du turf, les bâtards de La Palférine, de Rastignac et de Félix de Vandenesse.

Quel artiste tient la corde vestimentaire ? Est-ce Humaun-Kerkoff, Renard, Dusautoy, ou Pomadère ? Je ne saurais me prononcer là-dessus sans impertinence : consultez, votre goût et les chroniques de modes. Il est de ces renseignements qu’on ne demande à personne qu’à soi-même. Ce que je peux vous garantir, c’est que lorsque vous aurez un veston et un pantalon sortis des ateliers d’un bon faiseur, et, avec cela, un col cassé d’un bon chemisier, un chapeau de chez Delion, des bottes d’un bon Sakowskl, des gants d’un bon Jouvin, vous serez mis dans le dernier chic.

Go ahead ! Auparavant, cependant, comme il ne suffit pas de savoir s’habiller et qu’il faut encore savoir parler, il est prudent d’apprendre au plus tôt la langue à la mode, qui est (à suivre...) :

LA LANGUE VERTE

P.-S.

Texte établi par LUXE-PUBLISHING.COM à partir de l’ouvrage de Alfred Delvau, Les plaisirs de Paris, Guide pratique et illustré, Achille Faure, Libraire-Éditeur, Paris, 1867.


Popularité | Plan du site | Annuaire | Notice légale | Info site | Contact